23 novembre 2010

Prendre les choses en Main

Éloge du carburateur

Essai sur le sens et la valeur du travail de Matthew B. Crawford.

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L'essentiel du propos du bouquin repose sur le constat suivant; ce qu'on nous vend aujourd'hui comme "la société de la connaissance" ne rime pas nécessairement avec intelligence. L'ensemble des boulots dit de bureaux tels que tout ces trucs de ressources humaines, de marketing, de trading, de think tank, souvent derrière une terminologie et des mots d'ordres un rien vagues ( "révolution technologique", "société post-industrielle" "informatique décisionnelle") cachent en réalité une misère. Misère car ils déjouent à la base même, le jeu que peut permettre le travail dans la construction de l'être. Celui qui permet en transformant le monde de se transformer soi-même.

On peut, au demeurant, critiquer ce positionnement philosophique sur la base de positions gnostiques, de refus du progrès, d'abandon de toutes ambitions, ou encore d'une certaine inclinaison perverse au bouddhisme. Tout cela est sans doute follement respectable, mais je l'avoue, me dépasse un peu, tant il est vrai que ma névrose repose avant toute chose sur le virus socratique classique; le culte de l'excellence, de la vertu. Ce qui ne sous-entend, en aucune façon, que j'y atteigne en quelque façons que soit.Bien que je me défende à Mario-Kart ceci-dit.mario_kart_ds_20050515002459596

 

Matthew B.Crawford est un type doté d'un parcours assez fantastique. D'abord apprenti mécano ou encore électricien du temps de son adolescence, il a ensuite, tout en continuant à se passionner pour la mécanique, suivi des cours à l'université de Chicago pour enfin au final décrocher un doctorat en philosophie politique. Au terme de son parcours universitaire il s'est donc retrouvé à essayer différents types de métiers dit de "l'économie du savoir". Ainsi un beau matin de 1992, il fut engagé dans une boite dont l'essentiel du boulot était de produire des résumés d'articles scientifiques tirés de revues universitaires, à les indexer selon des catégories prédéfinies et à les vendre par cd-rom ( yo back to the 90'!) à un réseau de bibliothèques via un réseau baptisé Infotrac.

  A l'orée de ces jouissances bureaucratiques, les illusions sont belles et grandes "J'étais devenu un travailleur de la connaissance. J'y voyais une occasion rêvée d'explorer les frontières du savoir, d'acquérir une vision synoptique d'une série de disciplines (...)".

Matthew ne cache pas qu'au départ il se sent légèrement porté, voire même euphorique un rien le garçon. Ainsi il estime avoir "attrapé le train du monde", il accueille avec un enthousiasme non feint la perspective d'avoir un bureau rien qu'à lui. Il se sent par là "profondément honoré: on m'avait fait une place, une place réservée à moi tout seul (...), c'était là que j'allais enfin penser (...) mes pensées seraient désormais ma contribution irremplaçable à un projet commun (...) la géométrie régulière de ces espaces de bureaux cloisonnés me donnait l'impression d'avoir enfin trouvé ma place dans l'ordre des choses; leur étendue élargissait mon horizon. Je décidai de porter une cravate."

Notre pauvre héros ne tardera pas à déchanter. Il découvre les délicats soucis alchimique qu'il y a à vouloir transformer du savoir en information. Il lui faut ainsi compresser jusqu'à dénaturer. Le sujet n'a plus d'importance, ce qui compte ainsi seulement à cette aune est la transmission.

Il constate, charmé l'on s'en doute, que plus que son intelligence, ce qu'on lui demande est une application docile de méthodes (très vite il lui fallu résumer près de 30 articles par jours), de bien connaître son kata pour ce qui est de la dissimulation et avant toute chose une excellente tolérance à la contradiction.

La tolérance à la contradiction étant l'une "des caractéristiques personnelles les plus prometteuses" selon les abrutis du management.*

Il est surtout ahuri du peu de contrôle de qualité. Il ne sent soumis à aucun critère extérieur objectif. En d'autres termes lorsqu'il travaillait à réparer des autos, à nettoyer des carbus, à se pencher sur une machine pour lui redonner vie, il se voyait ainsi confronté à toute une série de problématiques mettant en jeu sa capacité à penser, à envisager de multiples interactions ( est-ce le vilebrequin qui branlotte? Faut-il d'abord dépoussiérer le carbu? Ce moteur de Chevrolet n'aurait-il pas subi des transformations par un garagiste nippon ni mauvais?). Bref Il ne répare plus les violons, il pisse dedans.

A rebours de son éthique intériorisée dans les ateliers, sa nouvelle profession lui apprend la deresponsabilisation d'un feed-back quasi inexistant.

Il évoque aussi, le pathétique du quotidien des managers le plus souvent occupés à gérer l'image que l'on peut avoir d'eux, ils parlent de leurs rôles finalement assez déroutant de manipulateur du logos. Les managers se trouvant ainsi à devoir perpétuellement "préserver une marge d'interprétation au cas où le contexte changerait (...)." Tout discours étant bien entendu flexible et relevant d'un "caractère provisoire". Plus loin, il évoque, à mon sens avec beaucoup de pertinence, l'une des conséquences de cette absence de critère objectif, de cette absence de rigueur terminologique, lorsqu'il narre le langage particulièrement salé qui accompagne tout chantier réalisé dans la bonne humeur. Il traduit cela par le simple fait que l'objectif de travail étant clairement défini le plus souvent alors " vous disposez de critères objectifs pour évaluer votre propre contribution indépendamment des autres, et ce sont ces mêmes critères qui serviront à vos camarades pour vous juger." Vous êtes alors moins tentés par le royaume des faux-semblants, la liberté de parole en devient de fait bien plus grande. N'importe quel pauvre diable qui ,pour son malheur, aura pu fréquenté une ambiance de bureaux, comprend bien cette donnée contemporaine ou plus exactement cette triste merde.

On peut lire ce bouquin comme avant tout un plaidoyer pour les pratiques manuelles. Il dénie ainsi les arguments de coût d'opportunité qui prévalent en économie. C'est à dire de la perte de temps qu'il y aurait à fabriquer ce que l'on peut trouver dans le commerce. Il convoque ainsi pour cela tant l'ontologie d'Heidegger "l'être est à porté de main.", qu'il raille ces engouements incessants pour la société post-industrielle. Il ne la dénie pas, tant il est vrai qu'énormément d'emplois ont migrés sous d'autres cieux, mais si toutefois vous avez besoin de réparer quelque chose ( plutôt que de racheter un truc nouveau! Truc de geudin!) les ouvriers chinois vous seront alors peu utiles. Ce que l'on pourrait commenter par un délicieux et laconique; "rien d'étonnant à cela, ils habitent en chine."

L'un dés propos les plus vifs de l'ouvrage réside à mon sens dans l'analyse vitale que fait l'auteur de la relation que doit entretenir l'homme et les objets qui l'entourent. Ils nous posent la question de notre démission comme utilisateur. Il analyse, même s'il ne le fait pas dans ces termes ( à ce titre cette "chronique" est tout sauf un résumé, je n'ai pas d'impératif qualité de ce genre, j'assume ma pathétique idée de la subjectivité) la transition qu'il y a entre amateur et consommateur. "Pour avoir la moindre prise sur le monde, intellectuellement parlant, ne nous faut-il pas aussi avoir un minimum de capacité d'agir matériellement sur lui?" Ne faut-il pas apprendre à se servir de ses propres affaires? À les entretenir? L'autonomie est à ce prix. L'auteur en effet est américain ( Clint Eastwood, Cow-Boy Solitaire, Ethique Protestante tout ça tout ça). Je perçois à ce titre un intérêt pour le collectif peut-être moins premier que sous d'autres latitudes...( Cet intérêt déplacé n'étant peut-être pas moins efficient mais c'est un autre débat, tas de communistes!)

Il déclare son primat individualiste,au hasard je crois de sa conclusion, révélant ainsi son but éthique premier dans l'existence "identifier les interstices au sein desquels la capacité d'agir des individus et leur amour du savoir peuvent être mis en OEUVRE dés aujourd'hui, dans notre propre existence"

De manière générale une œuvre (du latin opera "travail") est l'objet physique ou virtuel résultant d'un travail. (wiki)

Ce bouquin est très riche et je ne l'évoque, à ma grande honte, que très superficiellement. Pour les plus curieux je renvoie au sommaire que mes petits doigts, manipulateur du monde tel un démoniaque artisan, vous recopie, ci-dessous, bien gentiment.

Pour les plus curieux d'entre-vous, apprenez que Matthew va bien aujourd'hui et qu'il dirige son propre atelier de réparation de motos.

 

*Frank J.Landy et Jeffrey M. Conte " Work in the 21st Century: An introduction to Industrial and Organizational Psychology" 2007, Blackwell publishing.

 

1- Bref plaidoyer pour les arts mécaniques

Les bénéfices psychiques du travail manuel

Les exigences cognitives du travail manuel

Les arts et métiers, et la chaine de montage

L'avenir du travail: retour vers le passé?

 

2-Faire et penser: la grande divergence

La dégradation du travail ouvrier

La dégradation du travail de bureau

Tout le monde peut être Einstein

Portrait de l'homme de métier en philosophe stoique

 

3-Prendre les choses en main

Portrait de la motocyclette en monture rétive

Petit traité de lubrification: de la pompe manuelle à la loupiotte du crétin

Responsabilité activive ou autonomie?

Nostalgie précuisinée

Le décentrement du faire

 

4- l'éducation d'un mécano

L'apprenti apprenti

La théorie du lacet

Le mentor

La mécanique comme diagnostiv médico-légal

Un savoir personnalisé

Percer le voile de la conscience égoiste

L'idiotie en tant qu'idéal

 

5- L'éducation d'un mécano ( suite) d'amateur à profesionnel

Fred l'antiquaire

Shockoe Moto

L'art de la facture

Honda Magna et métaphysique

 

6- Les contradictions du travail de bureau

Indexer et résumer

L'apprentissage de l'irresponsabilité

Interlude: à quoi sert l'université?

Le travail en équipe

L'équipe et le chantier

 

7- la pensée en action

Entre la loi d'ohm et une paire de chaussures boueuses

Le savoir tacite du pompier et du maitre d'échecs

Technologie intellectuelle et connaissance personnelle

Le manuel de service en tant que technologie sociale

 

8- Travail, loisir et engagement

Le monde du speed-shop

Travail et communauté

La plénitude de l'engagement

 

Conclusion

Solidarité et indépendance

Solidarité et éthos aristocratique

L'importance de l'échec

L'agir individuel dans un monde commun

 

Ouf...

Posté par lowikdelic à 19:58 - Commentaires [0] - Permalien [#]
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